Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
thierry billet

Écologiste annécien

Rixes entre bandes de jeunes, l'état de la connaissance

Publié le 7 Novembre 2018 par Thierry BILLET

Le Point : Trois jeunes sont morts dans des rixes en région parisienne, ces deux dernières semaines. Y a-t-il une banalisation de la violence chez les jeunes ?

Laurent Mucchielli : Je ne pense pas, cela n'a, hélas, rien de nouveau. Quand j'ai commencé à travailler sur la délinquance des jeunes à la fin des années 1990, c'était déjà ce qu'on disait dès que survenait une série de faits divers violents. En analysant l'histoire du phénomène, je me suis vite aperçu que les idées de banalisation et d'augmentation de la violence chez les jeunes étaient beaucoup plus anciennes. Elles alimentent depuis très longtemps la presse ainsi que les discours politiques. La bonne question serait donc plutôt : pourquoi est-ce que cela ne s'arrête jamais ? Ce qui conduirait à analyser vraiment les phénomènes plutôt que de simplement s'indigner. Quant au comptage des rixes entre bandes, il était nettement supérieur il y a 10 ans : jusqu'à 400 rixes de ce type comptabilisées en 2010.

Lire aussi Laurent Mucchielli : « Il n'y a pas d'explosion de la violence  »

En 2010, vous avez publié un essai intitulé L'Invention de la violence. Qu'entendez-vous par ce titre ?

C'est le titre choisi par l'éditeur. Moi je l'avais appelé La Fabrique de la violence. C'est une analyse sociohistorique qui démontre que, contrairement aux idées reçues, nous vivons dans une société de moins en moins violente, mais qui ne supporte plus la violence et donc la dénonce davantage. En réalité, le discours sur « c'était mieux avant » est une sottise. Avant, c'était encore pire. Cela n'enlève rien aux problèmes du présent. Mais ça évite de raconter n'importe quoi.

«  Dans les années 1960, même si on n'avait pas de diplôme, on trouvait du boulot à l'usine. Résultat, la période de la jeunesse passait plus vite. »

La violence avec les bandes de « blousons noirs » dans les années 1960 était-elle la même qu'aujourd'hui ?

Les bandes étaient nombreuses et violentes au temps des « blousons noirs ». On se battait autant, sinon bien plus, entre bandes de villes, de villages ou de quartiers, et pour des raisons largement similaires. La grande différence, c'est le poids de la double exclusion scolaire et professionnelle : l'échec scolaire suivi de la perspective du chômage. Dans les années 1960, même si on n'avait pas de diplôme, on trouvait du boulot à l'usine. Résultat, la période de la jeunesse passait plus vite. À l'heure où l'on s'inquiète volontiers d'un rajeunissement de la délinquance, j'ai suggéré depuis longtemps déjà que l'on assiste bien plus sûrement à un vieillissement de la délinquance. Autrement dit, la sortie de la délinquance est plus longue et plus difficile qu'avant.

Quelles sont les raisons qui peuvent pousser deux bandes à s'affronter ?

Cela dépend des cas. Il peut y avoir des enjeux économiques, comme le contrôle de points de revente de drogues. Mais il y a surtout des enjeux de territoire et de réputation, et des recherches de démonstration de force chez des jeunes en mal d'affirmation de leur virilité personnelle, ou de leur place dans la hiérarchie du groupe. Cela peut aussi être des phénomènes ponctuels comme des cycles de vengeance plus longs. Ou des conflits inopinés entre individus qui vont ensuite chercher de l'aide chez leurs copains, comme il peut exister des conflits à dimension plus collective dès le départ. C'est le cas des affrontements entre bandes de quartiers ou de villes limitrophes, qui sont tout sauf nouveaux, que ce soit en ville ou jadis dans les campagnes. Certains fantasment aujourd'hui sur les belles et douces campagnes d'autrefois, au prix d'une ignorance confondante. Dans un monde qui était régi par de très puissants codes d'honneur et où les gens étaient souvent armés, la violence était au contraire endémique dans les campagnes françaises de l'Ancien Régime.

Quels éléments socio-économiques peuvent précipiter un jeune dans la rue ?

Comme l'a montré le sociologue Marwan Mohammed (dans La Formation des bandes, PUF, 2011), les bandes sont essentiellement composées de jeunes hommes âgés de 13 à 25 ans qui habitent des quartiers pauvres, sont issus de familles en difficultés, et sont en échec scolaire. La bande offre à ce type de jeune un espace pour exister, s'affirmer, s'amuser, se venger en quelque sorte de ses échecs (en particulier l'échec scolaire) et échapper à une mort sociale annoncée.

«  Statistiquement, le facteur numéro un est l'échec scolaire »

Les rixes entre bandes pour des territoires ont-elles un lien avec la densité de certains quartiers et de la difficulté du vivre ensemble dans les ensembles HLM ?

La bande est avant tout composée de jeunes qui se connaissent bien parce qu'ils ont grandi ensemble. Elle est donc à l'image des quartiers où ils vivent et des établissements scolaires qu'ils ont fréquentés. Il est surprenant que ceux qui parlent de « bandes ethniques » présupposent que les jeunes se sélectionnent en fonction d'une origine ou d'une couleur de peau. Ou bien peut-être projettent-ils leur propre racisme sur les autres. La réalité est plus simple. Plus nous fabriquons des « quartiers-ghettos » et des « écoles-ghettos », plus nous avons des « bandes-ghettos ».

Il y a un mois, Valérie Pecresse expliquait sur RTL souhaiter un « doublement des peines pour les crimes commis dans les quartiers les plus criminogènes  »...

Les politiciens réagissent toujours de la même manière : posture d'indignation morale, annonce de renforts policiers et annonce de durcissement des sanctions dans une prochaine loi. Ces lois qu'on empile les unes après les autres au fil des gouvernements ne changent rien à la réalité, à part allonger certaines peines de prison. Le problème est ailleurs, dans la force des inégalités sociales et spatiales, et dans la force des mécanismes d'exclusion sociale par l'échec. C'est ce que nous avons montré avec mon équipe dans l'étude du parcours de plus de 500 jeunes condamnés par la justice à Marseille : le facteur numéro un statistiquement est l'échec scolaire. Tant qu'on ne fera rien de vraiment significatif à ce niveau, la situation ne changera pas.