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thierry billet

Écologiste annécien

Le rationnement, un autre mot pour la sobriété

Publié le 31 Août 2019 par Thierry BILLET

Jean-Baptiste FRESSOZ publie dans LE MONDE une belle tribune sur le caractère martial de la guerre contre le nouveau régime climatique dont il pointe le caractère inadapté à la question climatique et plaide pour le rationnement, autrement dit la sobriété.

"Conseil de défense écologique » (Emmanuel Macron), « troisième guerre mondiale » (Joseph Stiglitz), « nouveau Pearl Harbor » (Bernie Sanders), « union nationale dans la guerre pour le climat » (Nicolas Hulot), « guerre contre l’effet de serre » (François de Rugy)… On assiste depuis quelques mois à une surenchère de déclarations martiales autour du climat. La guerre est devenue l’analogie évidente pour caractériser la mobilisation générale contre le réchauffement climatique.
On comprend la fonction de ces discours belliqueux : réactiver les rêves d’union sacrée et cacher la faiblesse des mesures actuelles. Mais hormis la rhétorique, une telle analogie entre guerre et climat est-elle pertinente ?
Une situation de guerre est définie par plusieurs éléments : un ennemi extérieur, une lutte entre nations et un état d’exception. La crise climatique présente des caractéristiques en tous points opposées : l’ennemi est intérieur, la coopération internationale est indispensable, et la mobilisation ne devra jamais prendre fin. Il n’y a ni bataille décisive ni armistice possible. La situation climatique ressemble moins à la guerre patriotique conjurée par nos dirigeants qu’à une guerre civile sans fin.
Pour être tout à fait juste, il y a néanmoins une expérience à retenir de la guerre qui est très pertinente dans le contexte climatique actuel : le rationnement. Si, en France, ce dernier rappelle les heures sombres de l’Occupation, si, en Allemagne et en Russie, il a servi à éliminer par la famine des populations entières, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni le rationnement est, en revanche, associé à un moment à la fois patriotique, égalitaire et surtout très efficace.
Par exemple, le rationnement de l’essence établi aux Etats-Unis en mai 1942, avec un système de coupons en fonction des besoins professionnels de chacun, divise soudainement par deux la consommation domestique de carburant sans interférer de manière catastrophique avec l’économie américaine pourtant déjà bien motorisée (35 millions de voitures en 1939).
En Grande-Bretagne, le rationnement alimentaire a considérablement amélioré l’état de santé des classes populaires. Dans les années 1930, frappés par la crise économique et le chômage, les pauvres n’avaient plus accès aux produits laitiers, aux fruits et aux légumes. Les inégalités étaient criantes, avec une mortalité jusqu’à 50 % supérieure dans les villes industrielles du nord par rapport au sud de l’Angleterre.

Plus démocratique
La guerre va permettre aux experts en nutrition, armés de la découverte récente du rôle des vitamines, d’améliorer l’alimentation populaire. Un système de coupons, de cantines gratuites dans les usines et les écoles, la substitution du pain complet au pain blanc, la réduction de la consommation de sucre, de graisses et de viande, l’augmentation de celle des légumes (surtout pommes de terre et carottes), la distribution gratuite de lait pour les enfants (supprimée par Margaret Thatcher en 1971), la généralisation des potagers (1,5 million en 1944) ainsi que des conseils nutritionnels permettent une réduction de la mortalité, du rachitisme, de la tuberculose et une augmentation de la taille dans les classes populaires.

Conclusion de l’historienne Lizzie Collingham, « la Grande-Bretagne termina la guerre avec une population mieux nourrie et en meilleure santé que dans les années 1930 et avec des inégalités nutritionnelles réduites » (The Taste of War. World War II and the Battle for Food, Penguin, 2012). Le système de rationnement, parce qu’il était perçu comme juste (même si les riches avaient accès aux restaurants de luxe qui échappaient au rationnement), resta populaire jusqu’à la fin de la guerre : 77 % des Britanniques s’en déclarent satisfaits en 1944.

Si nos dirigeants voulaient vraiment faire la guerre au changement climatique, ce genre d’initiatives devrait les inspirer. Et qu’on ne crie pas à « l’écofascisme » : rationner le transport est beaucoup plus démocratique qu’augmenter les taxes sur le CO2 que seuls les riches pourront payer.

Jean-Baptiste Fressoz est chargé de recherche CNRS au centre de recherches historiques de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)