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thierry billet

Écologiste annécien

« Seule l’intelligence collective nous sortira de la crise »

Publié le 28 Mars 2020 par Thierry BILLET

Entretien recueilli par ALTERNATIVES ÉCONOMIQUES le 26 mars

Laurent Berger : « Seule l’intelligence collective nous sortira de la crise »

Laurent Berger Secrétaire général de la CFDT

Comment protéger les salariés tenus de travailler ? Et trouver des solutions au cas par cas dans les entreprises ? Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT, revient sur la nécessité de renforcer le dialogue social, alors que l’ordonnance sur le temps de travail issue de la loi d’urgence sanitaire permet désormais aux employeurs de modifier unilatéralement les jours de repos, horaires, RTT… Et de mobiliser également six jours de congés payés, à la condition toutefois d’avoir signé un accord avec les syndicats.

Pour le leader de la centrale de Belleville, qui a lancé mercredi un appel à ne pas verser de dividendes aux actionnaires en 2020, il s’agit aussi d’inventer un modèle post-crise sanitaire.

Le débat monte sur les personnes qui exercent des métiers dits « indispensables » et celles qui pourraient rester confinées. Avez-vous identifié ces activités ?

Nous nous sommes essayés à l’exercice et, objectivement, c’est compliqué. Je mets de côté les métiers de la santé, qui sont plus qu’essentiels, et toute une série de services publics qui assurent de la solidarité, de la sécurité, de l’accompagnement des citoyens dans cette période difficile. Il en va de même pour les transports et l’agro-alimentaire.

Mais justement, prenons ce dernier secteur. Il est très mécanisé et il commence à avoir des difficultés d’approvisionnement en pièces de rechange, parce que des sous-traitants ont ralenti ou suspendu leur activité. Baisser le rideau partout pose des problèmes. On échange beaucoup avec nos équipes, y compris avec nos collègues italiens qui rencontrent les mêmes problèmes.

En France, je prends un autre exemple : les aires d’autoroutes ont été fermées. Les routiers qui acheminent les marchandises nous ont immédiatement fait remonter des demandes : comment font-ils pour manger, se doucher, se laver les mains ? Nos équipes ont saisi le ministère des Transports et des solutions sont proposées.

Elles sont très mobilisées dans cette période. Par exemple chez SFR. la CFDT est vent debout contre la direction, qui a mis beaucoup de monde au chômage partiel alors que la téléphonie c’est vital en ce moment et qu’il est possible, dans certains cas, de télétravailler sans mettre la vie des salariés en danger. Et sans avoir recours au chômage partiel. En revanche, c’est logique de fermer les boutiques avec des salariés en contact avec les clients.

Le chômage partiel, c’est très bien. Nous l’utilisons heureusement beaucoup plus qu’en 2009, mais il ne faut pas oublier que c’est nous, la collectivité, qui le payons. Il faut en plus éviter les effets d’aubaine. Certaines entreprises mettent leurs salariés au chômage partiel et les font télétravailler.

Dans toutes ces situations qui nous arrivent, et je peux vous dire qu’on reçoit des milliers de questions sur la boîte Covid-19 de la CFDT, il faut répondre au cas par cas. Evidemment, quand l’activité de l’entreprise est déprimée – l’automobile est un cas typique –, il vaut mieux suspendre, travailler avec moins de personnes. Des entreprises signent des accords, mettent en place des alternances de postes, font travailler des personnes quatre jours payés cinq. C’est par exemple le cas chez Master Grid.

Il est nécessaire aussi de faire le ménage sur ce qui est utile et ce qui ne l’est pas, de s’interroger dans les entreprises sur tout ce qui peut être annulé, reporté. Mais on ne peut pas faire un inventaire à la Prévert de toutes les activités qui ne sont pas indispensables. Et encore moins dépendre d’une injonction qui viendrait du sommet.

Mais que répondez-vous aux employeurs qui font quand même travailler leurs salariés alors que ce n’est pas nécessaire ou dangereux ?

Nous sommes extrêmement vigilants sur ce point. Certaines situations sont inacceptables. Sur le site de Schindler à Wambrechies dans le Nord, les salariés travaillent sans protection. Dans une entreprise de la chimie en Rhône-Alpes, le patron a fait des déclarations écrites expliquant qu’il n’y avait pas de danger, malgré deux droits d’alerte des organisations syndicales signalant qu’il y avait un danger grave et imminent pour la santé.

Nous avons soutenu les salariés d’Amazon qui se sentaient menacés et qui ont exercé leur droit de retrait… Il faut tenir les deux bouts : permettre de travailler quand c’est nécessaire, et sécurisé et l’empêcher dans le cas inverse. Je le répète, il faut des consignes claires et un cadre national, mais les solutions sont à construire dans les branches et les industries  Il ne peut pas y avoir une réponse uniforme au niveau national. Il n’y a que le dialogue social qui puisse nous aider à sortir de cette crise.

L’ordonnance publiée mercredi sur le temps de travail, issue de la loi d’urgence sanitaire, balaie pourtant ce dialogue social. Les entreprises peuvent désormais déroger au Code du travail sur les RTT, horaires, temps de repos… sauf pour les six jours de congés payés qui ne pourront être modifiés sans accord préalable. C’est un lot de consolation accordé aux syndicats ?

Il faut arrêter de voir les choses comme ça. Vous savez, les congés payés, c’est extrêmement important pour les gens dont on parle. Ceux qui sont dehors, qui s’exposent au danger. Eux, bien souvent, ils n’ont que ça. Les RTT ou les compte épargne-temps, ce n’est pas pour eux. Donc oui, nous voyons cela comme un résultat positif d’avoir fait reculer la décision unilatérale de l’employeur.

Pour le reste, passer en force sans discussion et écarter le dialogue social, c’est une grosse erreur. C’est insupportable. Mais je vous fais le pari que les employeurs qui en profiteront pour faire travailler davantage les salariés sans contreparties négociées se casseront les dents. Dans les abattoirs par exemple, vous ne pouvez pas demander à des salariés de travailler 60 heures par semaine. C’est humainement impossible.

Tous les syndicats, y compris patronaux, ont demandé au gouvernement d’en passer par des accords au niveau des entreprises ou des branches et de ne pas déroger au temps de travail dans une loi d’exception. Pourquoi n’êtes-vous pas écoutés ?

La situation est assez contradictoire. Nous avons un gouvernement qui n’a de cesse de promouvoir la négociation au plus près du terrain mais qui, dans ce cas-ci, impose ses décisions par le haut. La raison tient à une vieille défiance vis-à-vis du dialogue social.

Certains ne croient pas à la capacité des acteurs à réagir à cette crise avec les bons modes de fonctionnement. Or, encore une fois, seule l’intelligence collective nous sortira de là. On n’a pas besoin de dire aux soignants qu’ils doivent faire plus que leurs heures. Ils le font déjà. Et partout, quel que soit le secteur, on peut s’adapter.

Cela fait bien longtemps qu’on n’avait pas vu une telle unité syndicale, y compris entre partenaires sociaux. Cela va-t-il laisser des traces ?

Je l’espère. Tout le monde se parle. On s’appelle très souvent avec Yves [Veyrier] et Philippe [Martinez]. Et on se retrouve sur ces questions de santé et de sécurité. On verra sur quoi tout cela débouchera après la crise. Mais d’ores et déjà, on avance. Le dialogue social, c’est plus que des déclarations. On a trouvé des solutions dans la métallurgie, l’agro-alimentaire… Dans la branche des cafés/hôtels/restaurants qui emploie 800 000 salariés, la discussion a débouché sur un fonds de solidarité de 1 milliard d’euros. Les salariés seront exonérés de cotisations versées normalement à leur complémentaire santé.

Il est possible d’innover. Nous avons obtenu que les nombreux salariés, je devrais dire nombreuses car il s’agit de beaucoup de femmes, qui travaillent chez les particuliers employeurs, bénéficient du chômage partiel. Nous avons poussé pour que les intérimaires dont les contrats prévus se sont brutalement arrêtés puissent bénéficier de l’assurance chômage, et qu’ils aient droit à l’activité partielle quand l’entreprise qui a recours à leurs services a fait cette demande. Les règles de calcul des allocations chômage, qui devaient entrer en vigueur le 1er avril, sont repoussées. Les chômeurs en fin de droit voient leurs droits prolongés… Beaucoup de dispositifs sont mis en place.

Chômage partiel, aides aux indépendants, droits pour les chômeurs… De nombreuses mesures sont effectivement déployées. Mais voyez-vous encore des trous dans la raquette ?

Oui, il en existe encore. Nous avons un gros problème avec les personnes qui devaient être embauchées et qui ne le sont pas, avec les CDD non renouvelés. Pareil avec celles qui ont démissionné pour prendre un nouvel emploi et qui ne le peuvent plus. Il est trop tôt pour évaluer les conséquences de cette crise sanitaire sur l’emploi, mais il est évident que des entreprises, surtout les plus petites, ne pourront pas se relever. Avec les organisations patronales, nous avons décidé d’activer les commissions paritaires régionales de l’artisanat pour venir en aide aux salariés et employeurs de TPE.

Les conséquences sur l’économie risquent d’être lourdes et les réponses doivent venir de tous les échelons et de tous les acteurs qu’ils soient locaux, nationaux ou européens. Avec la Confédération européenne des syndicats (CES), nous avons lancé un appel pour que l’Europe lance des « Corona bonds » (un titre de dette commun aux pays de la zone euro ou de l’Union européenne pour emprunter sur les marchés financiers, NDLR). Nous avons besoin de fonds pour faire face à cette crise.

Vous avez signé avec 18 organisations (Fondation Abbé Pierre, Nicolas Hulot, Oxfam…) un pacte du pouvoir de vivre pour un modèle alternatif de société. Vous coordonnez-vous pour trouver des solutions dans cette crise sanitaire ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que nous sommes désormais 55 organisations réunies autour de ce pacte. Ensuite, l’urgence c’est de sauver des vies, de protéger les personnes qui doivent travailler, de trouver un toit pour ceux qui n’en ont pas, et de faire en sorte que l’économie ne s’effondre pas. Chacun travaille, mais il est certain qu’après cette vague d’urgence sanitaire, nous formulerons des propositions.

Cette crise nous rappelle cruellement que nous sommes tous interdépendants, elle jette une lumière crue sur les inégalités. La réalité du confinement n’est pas la même quand on vit à quatre dans 80 m² qu’à cinq dans 40 m².

Au moment où l’économie repartira, la question de l’écologie ne devra pas être traitée de manière subalterne. Tout comme celle des services publics dont on redécouvre subitement l’utilité. Faire passer les impératifs budgétaires avant les besoins de santé est une impasse totale. Et ce n’est pas faute de l’avoir répété. En 2015, j’avais écrit que l’hôpital était au bord du burn-out. Et je ne suis pas le seul à l’avoir dit.

On assiste à un changement de pied dans les discours. Le gouvernement salue les soignants en héros. Tous les soirs à 20 heures, les gens, et j’en fais partie, applaudissent aux balcons. Les personnels de santé avec lesquels je discute me disent que c’est réconfortant. Mais ça ne suffira pas. Il ne faudra pas oublier cet effort et leur apporter une reconnaissance sur le long terme.

Nous avons lancé un appel pour que cette année les dividendes ne soient pas versés aux actionnaires

Nous allons devoir reconstruire un modèle. Y compris dans les entreprises. Hier, nous avons lancé un appel pour que cette année, les dividendes ne soient pas versés aux actionnaires. On nous parle d’économie, de santé, de solidarité. A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Les entreprises du CAC 40 ont versé 50 milliards d’euros l’an passé. Certains grands groupes ont déjà annoncé qu’ils ne verseraient pas de dividendes en 2020. On attend que les autres le fassent.

Mais c’est aussi vrai à titre individuel. On assiste à de belles initiatives solidaires. Beaucoup d’entre nous sont confinés. On consomme moins, on ne va plus au resto ou au ciné. C’est l’occasion, pour ceux qui le peuvent, de faire des dons, d’aider ceux qui en ont le plus besoin.

Propos recueillis par Sandrine Foulon