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thierry billet

Apartheid pulmonaire ?

20 Août 2020 , Rédigé par Thierry BILLET

Lorsque je travaillais sur le projet de "zone de faible émission" du GRAND ANNECY, la question sociale de l'impact des mesures de restriction de la circulation nous préoccupait bigrement. Cet article de MEDIAPART sur l'instauration de zones protégées de la circulation automobile illustre le risque de discrimination entre les habitants à partir de l'exemple londonien. La recherche de l'amélioration de la qualité de l'air doit permettre à tout le monde de vivre mieux.

A Londres, les restrictions de circulation suscitent des accusations d’«apartheid pulmonaire»

Les municipalités du Grand Londres mettent en œuvre des mesures encourageant la marche et le vélo. La création de zones « à faible circulation automobile » fait polémique parmi les militants antipollution, sur fond d’épidémie de Covid-19 et de lutte antiraciste.L

  • Londres (Royaume-Uni).– Au sud de Brixton, un havre de paix a été créé début juillet à l’initiative de la municipalité de Lambeth, l’un des 33 boroughs du Grand Londres. En ce début du mois d’août, la température frôle les 30 degrés, mais le calme qui règne sur la chaussée, à l’ombre des petites maisons de ville, adoucit l’atmosphère. Les voitures semblent plus rares que les cyclistes et les piétons grâce à l’entrée en vigueur de restrictions limitant la circulation automobile. 

À plusieurs carrefours, de grands bacs de fleurs ont été installés pour délimiter les confins de ce Low Traffic Neighbourhood (LTN) et filtrer la circulation. Le quartier reste accessible à tous les véhicules, mais il ne peut pas être traversé de bout en bout comme auparavant. Des radars ont été installés par la mairie. 

Le LTN de Railton Road englobe une vingtaine de rues situées dans ce quartier historiquement noir et pauvre qui s’est embourgeoisé.  

Sarah Berry, 28 ans, nous fait visiter le voisinage en poussant son vélo. « Je l’ai acheté dès que la mairie a annoncé la création du Low Traffic Neighbourhood, nous explique-t-elle. Maintenant, je me sens beaucoup plus en sécurité sur un deux-roues dans mon quartier et je suis même allée jusqu’à Hyde Park ! »

Sarah est une défenseuse des Low Traffic Neighbourhoods (LTN). Pas seulement parce que sa rue n’est plus embouteillée, assure-t-elle. Cette bénévole de l’ONG Living Streets, qui milite pour que la marche redevienne le mode de transport dominant au Royaume-Uni, considère que la mise en œuvre des LTN, parce qu’ils allongent les trajets en voiture et donc les découragent, constitue « une véritable mesure de réduction de la circulation automobile ». 

C’est le cœur du débat qui agite les militants antipollution de la capitale. À l’heure où les Londoniens ont toujours pour consigne d’éviter les transports en commun pour cause de Covid-19, les Low Traffic Neighbourhoods qui fleurissent vont-ils entraîner une baisse ou un déplacement de la circulation ? 

David Smith, un militant antipollution noir du sud de Londres, juge absurde la création de ces quartiers protégés introduits au titre des « mesures d’urgence pour lutter contre le coronavirus ». 

« Ces restrictions de circulation n’aident en rien les Londoniens qui souffrent le plus de la pollution, déclare ce père de famille de 49 ans, joint par téléphone. Les personnes noires, asiatiques et issues des minorités ethniques sont davantage malades du cancer, souffrent plus de maladies respiratoires et du Covid-19. Ces Low Traffic Neighbourhoods, c’est un coup dur supplémentaire ! », s’indigne-t-il. 

La terminologie utilisée par les défenseurs des LTN l’exaspère tout particulièrement. « Ils font la distinction entre “les quartiers résidentiels” d’un côté et “les grandes artères” de l’autre, mais celles-ci sont densément peuplées ! », fait remarquer David Smith, connu sous le nom de Little Ninja sur Twitter. 

Rosamund Kissi-Debrah, l’une des activistes antipollution les plus célèbres de Londres, est du même avis. Elle a dénoncé l’« apartheid pulmonaire » créé par les quartiers à faible circulation automobile. 

Cette habitante de Hither Green West, dans le borough de Lewisham, en bordure du périphérique sud de Londres, a perdu sa fille de 9 ans, Ella, en 2013, à la suite d’une énième crise d’asthme. Depuis, elle se bat pour que la pollution de l’air soit officiellement reconnue comme cause du décès d’Ella. 

Ces temps-ci, cette militante consacre également une partie de son temps à dénoncer les effets pervers des LTN, à commencer par celui créé dans le quartier voisin du sien. 

Il suffit de se tenir cinq minutes en bordure de Hither Green Lane en milieu d’après-midi pour saisir le désarroi des riverains. En pleines vacances scolaires et alors que la plupart des Londoniens télétravaillent toujours, la deux-voies qui mène au périphérique sud de la capitale est saturée de voitures et de poids lourds. Le bruit et la pollution sont insupportables. 

« Je suis venu m’installer ici il y a sept ans, car le coin était tranquille. Aujourd’hui, je ne peux plus ouvrir les fenêtres de ma maison qui donnent sur la rue, nous confie un habitant du quartier, sous couvert d’anonymat. Toute cette circulation crée beaucoup d’anxiété et de stress, ajoute-t-il. Les gens sont sur les nerfs ! »

La municipalité de Lewisham prie les habitants de Hither Green West de faire preuve de patience, le temps que les habitudes des automobilistes évoluent. « Nous anticipons une réduction de la circulation qui devrait conduire à une amélioration de la qualité de l’air pour tous », a fait savoir, fin juillet, l’adjointe chargée de l’environnement.  

Cette intervention n’a pas apaisé la controverse à Hither Green West et, sur les réseaux sociaux, les échanges entre certains militants antipollution de la capitale ont viré à l’aigre. 

Les défenseurs des quartiers à faible circulation automobile semblent avoir du mal à comprendre l’anxiété qui étreint les militants noirs et les habitants des boulevards. 

Plusieurs études scientifiques ont pourtant fait le lien entre pollution et taux de mortalité élevé du Covid-19 parmi les Britanniques noirs, asiatiques et issus des minorités ethniques. De surcroît, ces derniers sont beaucoup plus susceptibles de mourir du coronavirus que les Blancs. Ils possèdent aussi moins de voitures que les Londoniens blancs. 

Le peu d’attention apportée aux craintes exprimées notamment par David Smith et Rosamund Kissi-Debrah creuse un fossé entre les deux camps et alimente les préjugés. Les activistes antipollution et anti-LTN assurent qu’une guerre de classes est à l’œuvre. 

Selon eux, les restrictions de circulation serviraient avant tout les intérêts des propriétaires de biens immobiliers des LTN susceptibles de capitaliser sur « l’atmosphère de village » des LTN. Pourtant, les statistiques montrent que le profil socio-économique des habitants des quartiers à faible circulation automobile n’est pas uniforme et varie d’un quartier à l’autre. 

L’expérience est censée durer dix-huit mois. Au terme de cette période d’essai, les restrictions de circulation pourraient être pérennisées, tout comme d’autres mesures similaires dont la mise en œuvre a été hâtée par la crise liée au Covid-19, sous l’impulsion du gouvernement de Boris Johnson, qui a débloqué des subventions. 

« Si les Low Traffic Neighbourhoods ne débouchent pas sur une baisse généralisée de la circulation automobile, assure Sarah Berry, la militante antipollution de Brixton, je ne défendrai pas leur maintien. » Rosamund Kissi-Debrah, elle, n’est pas prête à attendre plus longtemps. Elle réclame une réunion au plus vite avec les élus de sa municipalité. 

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