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thierry billet

Écologiste annécien

"Sortir de la croissance" Eloi LAURENT

Publié le 26 Décembre 2019 par Thierry BILLET

Ce livre aura été un de mes derniers coups de coeur de 2019 : si la critique de la sacralisation de l'indice "produit intérieur brut" est déjà ancienne, Eloi LAURENT montre avec pédagogie comment cet indice ne permet absolument pas de mener des politiques conformes à l'intérêt général tant en matière sociale qu'en matière climatique. "SORTIR DE LA CROISSANCE" devrait être sur vos tables de chevet en 2020. Voici un entretien sur MEDIAPART qui devrait vous mettre les neurones en appétit...

"Éloi Laurent est économiste senior à l’OFCE, professeur à Sciences-Po et à Stanford, aux États-Unis. En cette rentrée, il publie un livre au sujet brûlant d’actualité, "Sortir de la croissance : mode d’emploi" aux éditions Les Liens qui libèrent. Au fil des 203 pages, il tente d’identifier ce qui résiste dans le système économique et politique au traitement nécessaire des deux urgences du moment : le combat contre les inégalités et la lutte contre le changement climatique. Son enquête est claire : l’obsession de la croissance, la focalisation des politiques sur l’accroissement infini du PIB empêchent toute évolution sérieuse. Partout où est la nécessité de la croissance de cet indicateur fétiche et pourtant hautement discutable qu’est le PIB gît un obstacle, surgit une résistance au bien-être humain.
Loin de l’image radieuse et positive de la croissance à laquelle les politiques et les économistes nous ont habitués, Éloi Laurent y voit un poison violent capable de détruire les solidarités, l’environnement, le bien-être, autrement dit la vie humaine.Il convient donc de toute urgence de se débarrasser de ce poison. Pour Éloi Laurent, Il n’est pas nécessaire d’en passer par une abolition du capitalisme qu’il rejette, mais par la mise en place d’un capitalisme régulé, débarrassé de son obsession comptable pour la croissance. Dès lors, le changement passe par une révolution des indicateurs. Il faut introduire de nouveaux critères sociaux et environnementaux à l’aune desquels seront jugées les politiques économiques.

Pour relativiser la croissance et permettre d’en sortir, vous relativisez les modes de calcul de la croissance. À commencer par le PIB. Pourquoi ne représente-t-il pas un instrument de mesure de la prospérité et du bien-être ? 
Éloi Laurent : Il faut replacer les indicateurs dans le contexte historique qui leur a donné naissance. Pour le PIB, il y a deux moments fondamentaux. Le premier, c’est 1931, lorsque les membres du congrès des États-Unis demandent à Simon Kuznets, économiste à Harvard, de construire un indicateur pour mesurer les effets de la grande dépression. Ces derniers se rendent compte que la crise est alors un phénomène général, systémique. On ne l’appelle pas encore macroéconomique puisque la macroéconomie n’est pas encore inventée, elle le sera par Keynes en 1936. Mais cette macroéconomie est bien la première tentative de penser l’économie de façon globale. Les membres du Congrès formulent déjà cette demande : celle de mesurer une crise globale par un indicateur global.
Kuznets construit donc un indicateur agrégé qui a montré que l’économie des États-Unis s’était bien effondrée, puis s’est redressée avec le New Deal. Ce premier épisode montre que le PIB n’est pas un indicateur de développement, mais que c’est un indicateur de crise. Du reste, dès 1934, Kuznets prévient que son PIB n’est pas un indicateur de bien-être. Et il ajoute qu’il faut, pour cela, mesurer les inégalités.
Deuxième moment historique de la fondation du PIB, c’est la conférence de Bretton Woods en 1944. Keynes et ses équipes, qui participent à cette conférence, travaillent alors à l’amélioration de l’indicateur de Kuznets. Et c’est à cette conférence que l’on établit le PIB par habitant comme mesure commune de développement. C’est à ce moment-là que l’indicateur créé pour mesurer une crise devient un critère international de développement et un moyen de classer les nations. Mais dans les deux cas, ce n’est absolument pas le bien-être humain qui est l’élément central.
Par ailleurs, parallèlement, le PIB devient de plus en plus important pour les politiques économiques à une époque où l’on connaît une forte croissance industrielle, où la crise écologique n’existe pas et où la question des inégalités est secondaire. Autrement dit, les trois sujets centraux du début du XXIe siècle sont très peu présents à ce moment et cela contribue au succès du PIB.

Vous insistez sur l’utilisation détournée des travaux de l’inventeur du PIB, Simon Kuznets, et sur le rôle central que cela va avoir…
Oui, Simon Kuznets, c’est l’homme des trois tours de passe-passe. Alors qu’il met en garde pour dire que la croissance du PIB n’est pas un indicateur de bien-être, on va lui faire dire que croissance et bien-être sont la même chose. Et encore aujourd’hui, lorsque vous discutez avec les responsables politiques, vous vous rendez compte que, pour eux, la croissance est le progrès social. Ils ne comprennent pas que la croissance du PIB est un indicateur limité.
En 1955, Simon Kuznets publie un article qui introduit sa fameuse courbe en cloche entre le niveau du développement économique et le niveau des inégalités. Schématiquement, les inégalités augmentent au début du développement, puis se réduisent une fois un certain niveau atteint. La croissance serait alors la solution aux inégalités. Mais Kuznets n’a jamais dit cela : il a au contraire prévenu qu’il fallait, une fois le haut de la courbe atteint, des politiques de redistribution pour obtenir cette réduction des inégalités. Si ces politiques ne se mettent pas en place, le développement économique se poursuit, le PIB par habitant augmente, mais les inégalités stagnent. C’est le cas de la Chine aujourd’hui.
Enfin, dans les années 1990, on va aller encore plus loin en utilisant sa courbe pour décrire les dégradations environnementales. Cette « courbe environnementale de Kuznets » construite par les économistes de la Banque mondiale prétend alors que les dégradations augmentent au début du processus de développement, puis, une fois un plateau atteint, plus on devient riche et moins on détruit l’environnement. Plus on est riche, plus on est « propre »  parce qu’on mettrait en place des politiques de défense de l’environnement. C’est évidemment faux sur le plan empirique, mais cela va avoir une réelle force.
Kuznets se retrouve donc au centre de trois idées extrêmement puissantes jusqu’à nos jours : la croissance, c’est le bien-être ; la croissance résout les inégalités et la croissance est la solution à la crise écologique. Ce que je démontre dans l’ouvrage, c’est que ces trois idées sont fausses : la croissance n’est pas le bien-être, la croissance ne résout pas la crise des inégalités qu’elle ne permet même pas de mesurer et la croissance ne résout pas la crise écologique."