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thierry billet

Écologiste annécien

"Le temps de la magie" par Stéphane FOUCART

Publié le 31 Mars 2020 par Thierry BILLET

Stéphane FOUCART a pris la succession de Hervé KEMPF à la rubrique "écologie" du MONDE. KEMPF avait été remercié pour cause de trop fort engagement aux côtés des ZADistes de ND des Landes. FOUCART avait donc un défi sérieux à relever et il y parvient de mon point de vue parfaitement bien. Une preuve encore avec cette chronique sur la création monétaire qui me permet de surcroît à vous inviter à consulter le site passionnant d'Alain GRANDJEAN, "chronique de l'anthropocène".

Le temps de la magie
Par Stéphane Foucart

C’est une scène célèbre et la pandémie de Covid-19 lui donne, aujourd’hui, une saveur toute particulière. C’était le 5 avril 2018. Emmanuel Macron était en visite au Centre hospitalo-universitaire de Rouen (Seine-Maritime) et débattait fortement avec une aide-soignante. Se faisant la porte-voix de tous les personnels hospitaliers, celle-ci réclamait plus de moyens pour l’hôpital, et le président de la République lui répondit : « Il n’y a pas d’argent magique. » Deux années plus tard, face à la progression du Covid-19, M.Macron annonçait, mercredi 25 mars, « un plan massif d’investissements et de revalorisation des carrières » à venir dans les hôpitaux, une fois surmontée la crise en cours.
Avec le Covid-19 viendra donc peut-être le temps de la magie, où les liquidités apparaîtront là où l’on jurait qu’elles ne pouvaient plus se trouver. A l’occasion de la pandémie, la sorcellerie monétaire pourrait sortir du giron des banques commerciales et des banquiers centraux pour redevenir un instrument politique, un outil remis à sa juste place dans le fonctionnement de la société. La mise à l’arrêt de l’économie induite par la progression fulgurante d’une infection virale pourrait de fait engendrer les conditions d’un changement profond de politique monétaire – changement que nombre d’environnementalistes réclament, jusqu’ici en vain, pour financer la transition écologique. C’est peut-être un virus qui fera la révolution que nous n’avons pas faite.
Dans un ouvrage paru fin février (Une monnaie écologique, Odile Jacob, 288 pages, 22,90 euros), mais rédigé bien avant la catastrophe qui se déploie actuellement, deux économistes, Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne, plaident pour le desserrement du carcan monétaire. Seule manière, disent-ils, de mobiliser les moyens nécessaires à la transition urgente vers une économie qui ne détruise pas le cadre de vie de l’espèce humaine. Mais il faut pour cela, au préalable, se réapproprier la dimension magique de l’argent.

Une doxa déjà égratignée

Rappelons-le : l’argent se crée ex nihilo, par la volonté du banquier, par une décision comptable. (souligné par TB) L’argent apparaît dans les livres de comptes des banques commerciales et la valeur qui lui est attribuée ne tient qu’à ce que Pierre Bourdieu appelait un « acte de magie sociale » : une foi collective capable de changer en quelque chose d’autre des morceaux de papier ou des chiffres affichés sur un écran.
Ainsi, lorsqu’une banque accorde un crédit à un particulier ou à une entreprise, par exemple, elle ne puise pas dans le stock de liquidités dont elle dispose : c’est la contraction de la dette qui génère les liquidités correspondantes. Le crédit fabrique la monnaie. Quant aux banques centrales, elles arbitrent et supervisent le système par l’injection de monnaie centrale sur le marché interbancaire et par la fixation des taux directeurs.
On le voit : avec la mise à l’arrêt de pans entiers de l’économie, les Etats ont assoupli leurs règles budgétaires et les banques centrales vont injecter des quantités colossales de liquidités dans le système. La doxa monétaire commence à être égratignée : déjà, Christine Lagarde évoque la possibilité que la Banque centrale européenne rachète les dettes des Etats-membres. Et ce alors que, en théorie, les Etats ne peuvent se financer auprès de la banque centrale, celle-ci n’opérant que par le truchement des banques commerciales. Un système dans lequel, expliquent Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean, une grande part de la masse monétaire est aspirée par les marchés financiers et participe à la flambée de l’immobilier.
Face à l’étendue du désastre provoqué par seulement quelques semaines de circulation du SARS-CoV-2, il devient possible que le carcan monétaire finisse par exploser tout à fait. Que les banques centrales puissent redevenir des institutions politiques à même d’interagir directement avec la société pour répondre à une urgence à laquelle les mécanismes de marché sont incapables de répondre. Et, pourquoi pas, que de la monnaie « libre » puisse être créée sans la contrepartie de la dette.
C’est ce que prônent Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean, pour financer la transition écologique. Au terme d’une démonstration étayée par le constat des dysfonctionnements actuels du système monétaire et de nombreux exemples historiques, ils proposent de redéfinir et de « verdir » le rôle des banques publiques d’investissement et de refonder leurs liens avec la banque centrale. Ils plaident aussi pour qu’une monnaie « libre » de dette puisse être produite et injectée de manière ciblée dans l’économie, afin de répondre aux grands enjeux de développement et de préservation de l’environnement.
Le risque, le grand risque, est celui de l’inflation, diront leurs contradicteurs. C’est peut-être vrai. Mais cette crainte montre surtout que l’économie est devenue en quelques années bien plus qu’un savoir socialement dominant : elle semble, à certains égards, être devenue sa propre métrique, aveugle aux réalités du monde physique et aux tourments des hommes. Car si l’inflation peut en effet être dangereuse, peut-elle vraiment l’être plus que la destruction du climat terrestre ou l’effondrement de la vie ?
Il y a, en vérité, bien des façons d’envisager les concepts habituels de la science économique. Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne ont déniché dans l’œuvre du grand poète et écrivain argentin Jorge Luis Borges ce qui est peut-être la plus belle définition possible de la monnaie : « Ne pouvant dormir, possédé, presque heureux, je me disais qu’il n’y a rien de moins matériel que l’argent, puisque toute monnaie est, rigoureusement, un répertoire de futures possibilités. L’argent est abstrait, répétais-je, l’argent est du temps à venir. »