Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
thierry billet

Écologiste annécien

"La solidarité écologique, ce lien qui nous oblige"...

Publié le 28 Mars 2012 par Thierry BILLET

«Regarder au-delà de l’horizon visible pour construire, par une convergence des luttes, aujourd’hui cloisonnées et sectorisées, pour le bien-être humain, la justice sociale et l’enjeu écologique, un futur souhaitable pour tous»: c'est ce que proposent Emmanuel Delannoy, directeur de l’institut Inspire, et Annabelle Jaeger, conseillère régionale EELV déléguée à la biodiversité en Provence-Alpes-Côte d'azur. <--break->

----------

 

La solidarité écologique. Ce lien qui nous oblige, ce livre de Raphaël Mathevet (1), nous invite à dépasser les débats entre protection et gestion de la nature, esthétisme et utilitarisme, éthique antropocentrée ou écocentrée; débats qui agitent un microcosme de spécialistes, chercheurs et acteurs de terrain, sans jamais atteindre le grand public.

D’une certaine idée de la nature à l’irruption brutale du concept de biodiversité, puis à celui de «services rendus par les écosystèmes», pour avancer vers la notion d’interdépendance, revenons un moment sur cette évolution conceptuelle vers la solidarité écologique.


La nature, domaine sauvage ou patrimoine à gérer?

Dès la fin du XIXe siècle, s’opposaient ceux qui, avec John Muir, voyaient dans la nature un «domaine sauvage», à conserver en l’état, à l’abri de l’influence des hommes, et ceux qui, avec Giffort Pinchot, pensaient que l’homme devait être «l’intendant de Dieu», et gérer en bon père de famille ce «patrimoine naturel» qui lui avait été confié.

La première vision, celle d’une nature sacrée où l’Homme n’a pas sa place, n’a aucune chance de mobiliser les populations pour quelque chose dont elles seraient exclues.

La seconde vision, très utilitariste, pourrait conduire à ne voir dans le vivant que des «ressources naturelles», destinées à l’usage exclusif de l’homme. Cette vision occulte les propriétés fondamentales du vivant: les espèces évoluent, s’influencent mutuellement au sein des écosystèmes, dans une dynamique d’émergence et de rétroaction complexe.

La communauté du vivant

La situation semblait bloquée, entre ces deux points de vue, jusqu’à ce qu’en 1984, Edward O. Wilson invente un nouveau mot, «biodiversity», par contraction de «biological diversity». La biodiversité, ce «tissu vivant de la planète» au sein duquel gènes, individus, espèces et écosystèmes interagissent et coévoluent, représente bien plus qu’un glissement sémantique. Etant nous-mêmes vivants, nous sommes, humains, ainsi que nos activités, inclus dans la biodiversité, dont nous sommes à la fois le produit et un acteur déterminant. Les conséquences ne sont pas uniquement scientifiques, elles ont des répercussions d’ordre philosophique, et même «politique», au sens large.

Philosophique, car la «conservation» d’espèces ou d’écosystèmes pour ce qu’ils sont aujourd’hui devient moins essentielle que la préservation de leur diversité, de leur «fonctionnalité» et de leurs potentialités évolutives.

Politique, parce que la biodiversité est, à la différence de la nature qui était le domaine réservé d’une élite d’experts, une «chose publique», un enjeu de société devant faire l’objet d’une gouvernance multi-acteurs pour la préservation d’un bien commun dont l’humanité –et donc chacun– dépend.


Pour services rendus

Comment évaluer l’état de la biodiversité si la plupart de ses constituants nous sont encore largement inconnus? L’Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire, étude d’envergure mondiale réalisée en 2005 sous l’égide de l’ONU, a cherché à évaluer, non ce qui constitue la biodiversité, mais ce qui en sort: les bienfaits que les populations humaines en retirent, ou les «services rendus par les écosystèmes»

Cette notion de services écosystémiques a le mérite de démontrer à quel point nous dépendons, pour notre survie, notre confort et notre bien-être, de la biodiversité. Nous bénéficions au quotidien du bon état et du bon fonctionnement des écosystèmes.

Cette interdépendance constitue une véritable «solidarité de fait»: nous sommes dans le même bateau.

Mais la solidarité écologique va au-delà encore de ce constat. De simple «solidarité de fait», elle se veut solidarité d’action, elle est un projet de territoire, un projet de société. 


Un nouveau contrat social et naturel

Sa mise en œuvre suppose certains préalables. Notre mode de vie contemporain, dominé par l’artificialisation, la technologie et l’instantanéité, a pu laisser s’installer l’illusion que nous n’aurions plus besoin de la nature. Cette perte de lien entre l’humanité et sa matrice vivante, que Raphaël Mathevet appelle la déliance, nous conduit à voir le vivant comme quelque chose d’extérieur dont quelqu’un d’autre devrait s’occuper. A cette déliance doit s’opposer la reliance, qui suppose un programme d’actions éducatif, pédagogique et culturel. Il s’agit de renouer nos liens avec le vivant, de prendre conscience de notre interdépendance, de l’accepter pour préparer la nécessaire mobilisation.

Il s’agit aussi de reconnaître la pluralité des «valeurs» du vivant, et de concilier à l’impératif de gestion les valeurs éthiques, esthétiques, et existentielles du vivant, indépendamment de son éventuelle utilité pour notre espèce.

Un autre préalable est celui de la reconnaissance de la «dette écologique». Certains modèles de développement, certaines civilisations ont été plus prédatrices que d’autres. La richesse du Nord s’est aussi construite sur l’appauvrissement du Sud. La reconnaissance de cette dette écologique suppose de mettre en œuvre des mécanismes de régulation économique qui permettront à chacun de bénéficier des mêmes chances d’accéder à une vie digne.

Il s’agit là de solidarité dans le temps et l’espace. L’érosion de la biodiversité frappe d’abord les plus démunis; ceux qui retirent la grande majorité de leurs moyens de subsistance de la nature: agriculture vivrière, élevage, pêche... En prendre conscience et s’organiser pour y remédier relève d’un enjeu de justice sociale.

La solidarité écologique est ainsi un nouveau contrat, social et naturel. Elle suppose de regarder au-delà de l’horizon visible pour construire, par une convergence des luttes, aujourd’hui cloisonnées et sectorisées, pour le bien-être humain, la justice sociale et l’enjeu écologique, un futur souhaitable pour tous.


Avec la solidarité écologique, la pensée écologique a peut-être atteint, non pas sa fin (continuons à penser, ce travail-là ne sera jamais fini!), mais le début de sa maturité. Souhaitons simplement que sa mise en œuvre soit plus rapide que sa lente maturation.


(1) La solidarité écologique. Ce lien qui nous oblige, Raphaël Mathevet, éditions Acte Sud, janvier 2012